« C’est une vraie fille » : la « petite » phrase de trop

Aïe ! Telle a été ma réaction quand j’ai entendu/lu cette ultime commentaire, sorti à toutes les sauces à propos de ma fille « Ha ça, c’est une vraie fille ! ». Oulala, merci beaucoup. Moi qui lui change la couche tous les jours, j’avais comme un doute.

Que celui ou celle qui ne l’a pas dit au moins une fois m’offre une bière (je bois très peu, vous l’aurez compris).

Cette même phrase m’a également été versée durant toute mon enfance parce que j’aimais les poupées, me déguiser ou encore dessiner ou créer. Et puis, durant l’adolescence, j’ai dévié, je suis devenue une « fausse fille » et la phrase a changé.

« Conduis toi comme une vraie fille »

« Tu pourrais pas t’habiller en fille de temps en temps »

« T’as vraiment un look de garçon manqué »

« Regarde ta copine, elle c’est une vraie fille. Elle se coiffe et elle met des jupes ».

Je ne me maquillais pas, je n’achetais pas Biba, je ne portais pas de jupes, j’aimais les sciences et débattre, j’avais des opinions. C’était ma façon d’être et elle a été en partie niée. On (et moi aussi) m’a enlevé le terme de « fille » car je ne collais pas aux stéréotypes du genre. Qu’étais je alors ? Une crise identitaire à moi toute seule.

Je passerai les auteurs que je considère à la fois victime et bourreaux d’un système où l’on enferme fille ET garçons dans des petites cases… pour se rassurer.

Bon, loin de moi d’exposer de manière exhaustive les conséquences néfastes de ce genre de remarques, minimisées la plupart du temps par leurs auteurs. Je livre simplement ma propre expérience et le résultat de mes observations.

Les stéréotypes du genre se portent bien, merci beaucoup


Nous sommes TOUS conditionnés par les stéréotypes du genre. C’est un fait. La société entière (école, famille, travail) repose sur ce type de clichés.

On en est tous « victimes » un jour ou l’autre, le jour où justement, on a envie de sortir du cadre et que quelque chose nous stimule. Quand un petit garçon commence à s’intéresser d’un peu trop près aux poupées ou quand une fille veux se mettre à la mécanique.

Je regardais récemment un documentaire sur une chef américaine d’origine japonaise, Niki Nakayama, qui avait passé plus des 3/4 de sa vie à s’entendre dire qu’elle n’avait pas sa place en cuisine (professionnelle) (le comble ! diront les fans d’Eric Zemmour). Ca a été son moteur pour prouver à tous (hommes et femmes) qu’elle pouvait faire ce qu’elle avait envie. C’est une force de caractère incroyable mais peut-être trop rare. La plupart du temps, il est plus confortable de se conformer à ce que la société attend de nous… et c’est normal.

 

Les conséquences des « petites phrases »

Je vais parler du cas des femmes surtout. On connaît tous les clichés dans lesquels on enferme les femmes depuis la crèche. Douce, calme, sérieuse (combien de fois je l’ai eu celui-là), appliquée, coquette, attentive et j’en passe.

Gare à vous si vous vous mettez à jurer comme un charretier au volant ou si vous aimez la bière. Gare à vous aussi si vous vous mettez en valeur ou si vous demandez une promotion en raison de vos états de service. On vous prendra, au mieux, pour une originale, ou on vous qualifiera au choix d’hystérique, de « personne-rencontrant-des-problèmes-dans-sa-sexualité », de femme vulgaire, etc.

Moi qui côtoie pas mal de femmes de tout âge, je remarque qu’elles possèdent souvent les mêmes particularités  en société :

  • un manque cruel et irrémédiable de confiance en soi,
  • une absence ou la quasi absence d’ambition,
  • une difficulté à exprimer une opinion tranchée sur certains sujets considérés comme masculins (politique, stratégie au travail, etc.)
  • une culpabilité quasi permanente
  • la peur de l’échec,
  • la peur du regard des autres.

Cherchez bien ! Vous vous retrouverez sans doute parmi ces affirmations.

Résultat ? Avec des copines plus diplômées que leurs copains en moyenne, ces dernières galèrent davantage à trouver du travail, à être stables ou à évoluer. C’est bien simple, je ne connais pas une seule fille qui n’ait ou ne rencontre pas des difficultés sérieuses au point de vue professionnel (précarité, chômage, harcèlement, licenciement abusif, impossibilité d’évolution, etc.). Et je parle de femmes qui ont en moyenne 30 ans, guère plus et qui ont fait 3, 5 ou 8 ans d’études.

Quand on regarde ça de plus près, on se rend compte que beaucoup de femmes ne se sentent pas à leur place dans le monde du travail ou  s’excusent presque d’être là. Moi la première. Je considère presque comme une faveur qu’on m’embauche, qu’on me fasse évoluer ou qu’on me fasse confiance. Comme beaucoup de mes collègues, je souffre du « syndrome de l’imposteur » qui me fait parfois penser que je devrais me diriger vers des métiers plus « féminins » comme professeur des écoles, assistante maternelle ou assistante de direction.

C’est sans me rendre compte que finalement, ces postes « féminins » existent déjà. Certains postes sont davantage dévolus à des femmes qu’à des hommes dans la tête des recruteurs. Et c’est un cercle vicieux puisque justement, il y aura davantage de candidatures de femmes à ces postes, même s’ils sont en dessous de leur niveau de qualification. Ex : le secrétariat, les boulots d’assistance, les postes liés à l’aide aux personnes, j’en passe.

Et on le sait très bien, le féminin n’est pas considéré dans la société. J’en prend pour exemple (encore) le monde du travail et ses « services de filles » où « ça se crêpe le chignon » et ou ça parle « chiffons ». Les directions souvent composées d’hommes, ne prennent pas beaucoup aux sérieux les différends au sein de ces services, expliquant les disputes entre femmes par des : « les femmes et leurs ovaires/hormones/règles » (yeux au ciel ). Ces arguments peuvent aussi être utilisés par.. des femmes.


Les femmes qui utilisent ces arguments (n’ayons pas peur des mots) sexistes ont intégré les clichés véhiculés par la société et ont surtout intégré l’infériorité féminine.

Exemple : dans une boite que je connais, la responsable com a créé un groupe pour les filles de l’entreprise pour faire passer des infos relatives à :

  • L’organisation du vide dressing semestriel
  • Aux soldes, promotions et bons plans,
  • aux dîners occasionnels « entre filles ».

Le nom du groupe créé par une femme pour les femmes assimile ces dernières à de la volaille. Sympa.

Le message est donc qu’une femme est nécessairement futile, le sait, l’assume et se qualifie allègrement de noms d’oiseaux réputés stupides.

 

Et après ça, on nous dit que le féminisme est mort (hahaha)

 

On oublie donc que le sexisme vient souvent des femmes. Un jour, j’ai voulu partir au Japon pour travailler. J’étais avec mon copain. Une maman m’a dit « et ton copain ? tu ne vas pas le laisser tout seul quand même ? Qu’est ce qu’il va faire sans toi ? » Inimaginable qu’il me suive (ce qu’il a fait, mais pas au Japon).

Cette domination masculine (Bourdieu en parle longuement tout en expliquant qu’elle est totalement intégrée par les femmes)  est souvent défendues par les femmes ou niée. Je me souviens de la réaction virulente de la « propriétaire » d’un magazine pour lequel je travaillais quand on lui a parlé d’un article sur le féminisme : « une aberration » selon elle. La lutte pour l’égalité était terminée. Et pourtant, son magazine, s’adressant principalement à un public féminin, cultivait les clichés dans ses rubriques mode, shopping (lafâme consomme beaucoup), beauté, bref de la « soft news » comme disent les Américains. Pas de politique, pas d’économie, pas de controverse. Du lisse, du beau, du glam.

Donc dire à sa fille qu’elle est ou non une vraie fille, c’est lui mettre, à mon sens, un boulet au pied. C’est lui dire ce qu’elle doit faire, penser, aimer, la culpabiliser quand elle sort du rang, la rabaisser à une condition qu’elle n’a pas choisi. Elle est née fille. On peut au moins lui laisser le choix de la façon dont elle souhaite être fille.

 

Et je pourrais aller plus loin dans la réflexion. Ces clichés dont on nous abreuve à longueur de temps, ne serait-il pas également à l’origine des violences conjugales ? Si on prend toutes les conséquences évoquées plus tôt, il est certain que c’est le cas. On est d’accord, je n’ai pas inventé l’eau chaude. Mais peut-être faudrait-il réfléchir à deux fois avant de balancer cette petite phrase presque anodine car on enferme déjà notre enfant dans ce rapport de domination.

Un des spots que je trouve marquant là dessus, c’est celui de Jacques Audiard

Spot contre les violences conjugales par… par travail-solidarite

Est-ce qu’on ne se dit pas ça en tant que nana quasiment tous les jours ? Beaucoup de femmes se sentent coupables d’être frappées, n’osent pas en parler ou restent tout simplement « pour les enfants ».

On peut VRAIMENT arrêter ça. Et ça commence par arrêter de mettre nos enfants dans des cases, de leur interdire de jouer à certains jeux, d’arrêter de rabrouer les filles qui ont « une forte personnalité » ou de « viriliser » les garçons en ne leur achetant que des jeux vidéo « de mec » ou en ne leur parlant que de choses qui sont censées les intéresser. Le marketing le fait déjà bien assez. C’est aux parents de déconstruire ces clichés pour permettre à leurs enfants de se construire comme ils l’entendent.

 

Là dessus, je ne saurais trop vous conseiller le visionnage de ce (hélas trop court) documentaire sur le marketing adressé aux filles.

 

Pour aller plus loin :

et bien, bien d’autres ouvrages encore qui méritent d’être lus.

Petite dédicace pour terminer ce billet très personnel et coup de gueule

 

Le documentaire « La domination masculine » de Patric jean

 

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  6 comments for “« C’est une vraie fille » : la « petite » phrase de trop

  1. Eli
    13 mai 2015 at 12 h 08 min

    MERCI pour ce billet , vraiment !
    Dans le même genre que le groupe dont tu fais mention, à la fac de com, il y avait des filles auto proclamée, les nymphoconnes ( oui oui) -> paie ton cliché !
    Et le « t’es pas une vraie fille », tellement entendu… tellement de gifles perdues…

  2. Hel
    13 mai 2015 at 17 h 26 min

    Bravo Vivi, comme d’habitude, c’est toujours argumenté, sourcé, complet et pertinent ! 🙂 je partage

  3. Audrey
    17 mai 2015 at 20 h 37 min

    Il m’arrive de fauter avec mes enfants mais j’aime bien quand ma fille joue aux voitures et mon fils a la dinette…

    Un article intéressant et édifiant: http://activitesmaison.com/2015/05/17/je-suis-vraiment-choquee/

    Un autre:

  4. Audrey
    17 mai 2015 at 20 h 41 min
  5. Bat
    15 juillet 2015 at 16 h 47 min

    Un billet fort intéressant, il y a énormément à dire sur le sujet. C’est sûr que quand on entend ces remarques à propos de son propre enfant, ça doit d’autant plus être gonflant.
    En tout cas, tu (vous) e(te)s prête(s) pour lire « Beauté Fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine » de Mona Chollet. Il ne faut surtout pas se gêner : le livre est gratuit. Si vous voulez soutenir l’auteur et les éditions Zones, vous pouvez aussi acheter (ou offrir) le format papier.
    En tout cas, c’est là : http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=149 🙂

    Des bises !

    • Virginie
      10 septembre 2015 at 14 h 27 min

      Merci Bat pour ce conseil de lecture. J’ai commencé de le lire en ligne mais je me l’offrirai à l’occasion. Bises à toi

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